26
Les empreintes fantômes
En quelques bonds vertigineux, Saphira transporta Eragon à travers le camp jusqu’à la tente conjugale de son cousin. Dehors, occupée à la lessive, Katrina frottait une chemise sur une planche à laver au-dessus d’un baquet d’eau savonneuse. Elle se protégea les yeux de son avant-bras lorsque Saphira atterrit dans un nuage de poussière.
Roran sortit de la tente en attachant son ceinturon. Il se mit à tousser et plissa les paupières.
— Qu’est-ce qui vous amène ? s’enquit-il.
Sitôt descendu de sa monture, Eragon évoqua son départ imminent, et insista sur la nécessité de garder le secret absolu sur son absence :
— Tant pis si les villageois se vexent parce que je refuse de les voir ; vous ne devez sous aucun prétexte leur révéler la vérité, pas même à Horst ou à Elain. Mieux vaut qu’ils me croient devenu un grossier personnage et un ingrat plutôt que de dévoiler le projet de Nasuada. Je vous demande cette faveur au nom de tous ceux qui ont uni leurs forces contre l’Empire. Puis-je compter sur vous ?
— Ne crains rien, Eragon, jamais nous ne te trahirions, déclara Katrina.
Roran l’informa alors qu’il partait, lui aussi.
— Où vas-tu ? s’étonna son cousin.
— J’ai reçu mon ordre de mission il y a quelques minutes. Nous effectuons un raid sur les convois de ravitaillement de l’Empire au nord d’ici, derrière les lignes ennemies.
Eragon les examina tour à tour : Roran, l’air grave, décidé, déjà tendu dans l’attente des combats ; Katrina, s’efforçant de cacher son anxiété, et enfin Saphira, dont les naseaux laissaient échapper de petites flammes qui crépitaient au rythme de son souffle.
— Ainsi, chacun de nous va son chemin, dit-il.
S’il omit de mentionner qu’ils ne se reverraient peut-être pas vivants, cette pensée rôdait autour d’eux comme un spectre.
Agrippant le bras d’Eragon, Roran l’attira à lui, le serra contre son torse, puis, relâchant son étreinte, il plongea le regard dans le sien :
— Surveille tes arrières, mon frère. Galbatorix n’est pas le seul à rêver de te planter un couteau dans le dos.
— Toi aussi. Et, si tu te retrouves face à un magicien, prends tes jambes à ton cou. Les protections dont je t’ai entouré ne dureront pas éternellement.
Katrina étreignit Eragon à son tour et lui murmura :
— Reviens vite.
— J’y veillerai.
Ensemble, Roran et Katrina allèrent poser le front contre le long museau osseux de Saphira. La dragonne émir un son grave qui vibra tout le long de son cou jusqu’à sa poitrine. « Il ne faut pas commettre l’erreur de laisser la vie à tes ennemis, Roran ; ne l’oublie pas. Et toi, Katrina, ne ressasse pas ce que tu ne peux changer, cela ne servirait qu’à accroître ta peine. » Dans un froissement d’écailles, elle déploya ses ailes pour les en envelopper tous les trois, les isolant du monde dans un cocon bleuté et chaud.
Lorsqu’elle les libéra, Roran et Katrina s’écartèrent tandis qu’Eragon grimpait sur son dos. La gorge nouée, il fit au revoir de la main aux jeunes mariés et continua d’agiter le bras alors que Saphira s’envolait. Puis il cligna des yeux pour refouler ses larmes, s’accrocha à un piquant, et, renversant la tête en arrière, il contempla le ciel, l’horizon qui tanguait.
« Aux cuisines à présent ? » demanda Saphira.
« Oui. »
Elle s’éleva de quelques centaines de pieds avant de mettre le cap vers le secteur sud-est du campement. Là, des colonnes de fumée montaient des rangées de fours et des fosses où brûlaient les feux de cuisson. Un souffle de brise les effleura tandis que Saphira descendait se poser dans un espace dégagé entre deux grandes tentes ouvertes sur un côté. L’heure du petit déjeuner était passée, elles étaient vides. Saphira atterrit avec un bruit retentissant.
Eragon sauta de son dos et se précipita vers les fosses de cuisson, de l’autre côté des rangées de tables, accompagné de sa dragonne. Les centaines d’hommes qui entretenaient les feux, coupaient la viande, cassaient des œufs, pétrissaient la pâte, remuaient de mystérieux liquides dans de grands chaudrons, nettoyaient des montagnes de casseroles et de poêles, tous ceux qui, de manière générale, vaquaient à la tâche colossale et toujours recommencée de nourrir les Vardens, ne s’interrompirent pas pour les regarder. L’apparition soudaine d’un dragon et de son Dragonnier n’était qu’une distraction futile en regard de l’appétit démesuré de la bête aux milliers de ventres affamés qu’ils avaient mission de satisfaire.
Un gros homme à la courte barbe poivre et sel, presque assez petit pour être un nain, trotta jusqu’à eux et s’inclina.
— Je suis Quoth, fils de Merrin. En quoi puis-je t’être utile ? Si tu veux, Tueur d’Ombre, j’ai du pain tout chaud. Il sort du four, dit-il en désignant une double rangée de miches au levain posées sur un plateau.
— Je prendrais volontiers une demi-miche. Ce n’est cependant pas la faim qui m’amène. Saphira aimerait quelque chose à manger, et nous manquons de temps pour qu’elle parte chasser selon son habitude.
Quoth examina la taille de la dragonne et pâlit :
— Quelle quantité mange-t-elle en temps normal… Pardon. Que manges-tu, Saphira ? Je peux te faire porter six pièces de bœuf rôti, et j’en aurai six autres dans une quinzaine de minutes. Cela te suffira, ou bien…
Sa pomme d’Adam tressauta tandis qu’il déglutissait.
Saphira émit un doux grognement. Avec un petit cri, Quoth recula d’un bond.
— Elle préférerait un animal vivant, si cela ne te dérange pas, expliqua Eragon.
— Oh, cela ne me dérange pas, mais alors pas du tout, répondit Quoth d’une voix qui avait monté de deux tons.
Il hocha la tête, tordit son tablier entre ses mains maculées de graisse :
— Bien au contraire, Tueur d’Ombre, dragonne Saphira. Ainsi, la table du roi Orrin ne sera pas dégarnie à midi.
« Et une barrique d’hydromel », souffla Saphira.
Quoth écarquilla les yeux quand Eragon lui transmit cette requête.
— J-j’ai bien peur que les nains n-nous aient acheté presque t-tout le stock d-d’hydromel, bredouilla-t-il. Il ne nous reste que quelques barriques, et elles sont réservées au roi.
Une flamme de quatre pieds de long jaillit des naseaux de Saphira. Le brave Quoth sursauta tandis que de minces volutes de fumée montaient de l’herbe calcinée à ses pieds :
— T-t-très bien. Je te f-fais apporter une barrique sur-le-champ. Et, si tu le permets, je vais te conduire aux enclos, où tu prendras la bête de ton choix.
Contournant les feux, les tables et les groupes d’hommes harassés, le cuisinier les mena devant un ensemble de parcs en bois hébergeant des porcs, des bovins, des oies, des chèvres, des moutons, des lapins, et même des cerfs capturés par les Vardens dans la nature environnante. Près des parcs, des poulaillers regorgeaient de volatiles divers, poules, canards, pigeons, cailles, gelinottes et autres. Le concert de gloussements, roucoulements, gazouillements et piaillements produisait un tel tapage qu’Eragon en grinçait des dents. Pour ne pas être assailli par les pensées et sensations des animaux comme des hommes, il avait fermé son esprit à tous sauf à Saphira.
Afin que la présence de celle-ci n’affole pas les bêtes captives, ils s’arrêtèrent tous trois à une centaine de pieds des enclos.
— Il y a quelque chose ici qui te tente ? demanda Quoth en se frottant nerveusement les mains.
Saphira examina les enclos, renifla et dit à Eragon : « Quelles tristes proies… Je n’ai pas vraiment faim, tu sais. Je suis sortie chasser avant-hier, je n’ai pas fini de digérer les os du cerf que j’ai mangé. »
« Tu es encore en pleine croissance. Un supplément de nourriture ne te fera pas de mal. »
« Sauf s’il me reste sur l’estomac. »
« Choisis une bête pas trop grosse, un cochon par exemple. »
« Ça ne te sera pas d’une grande utilité. Non… Je vais prendre celle-là. »
Eragon reçut d’elle l’image mentale d’une vache de taille moyenne avec des taches blanches sur le flanc gauche, et il montra l’animal à Quoth. Ce dernier héla un groupe d’hommes. Deux d’entre eux séparèrent la vache du troupeau, lui passèrent une corde au cou et la sortirent de l’enclos pour la tirer vers la dragonne. La vache regimba, mugit de terreur, secoua la tête pour se libérer. Avant qu’elle puisse s’échapper, Saphira franchit d’un bond la distance qui les séparait. En la voyant foncer sur eux, gueule grande ouverte, les deux hommes qui tenaient la corde se jetèrent sur le sol.
Saphira frappa la vache de côté alors qu’elle se tournait pour s’enfuir, la renversa et la maintint à terre de ses pattes. L’animal émit une sorte de bêlement affolé tandis que les mâchoires de Saphira se refermaient sur son cou et lui brisaient la nuque. Accroupie au-dessus de sa proie, la dragonne s’immobilisa et regarda Eragon.
Fermant les yeux, il projeta son esprit vers la vache, dont la conscience s’était déjà dissoute dans les ténèbres. Mais son corps palpitait d’énergie motrice avivée par la peur. Ignorant sa répugnance, Eragon posa une main sur la ceinture de Beloth le Sage et transféra autant d’énergie qu’il le put dans les douze diamants. L’opération ne prit que quelques secondes.
« J’ai fini », dit-il à Saphira avec un petit signe de tête.
Les autres se retirèrent dès qu’il les eut remerciés, le laissant seul avec sa dragonne.
Pendant qu’elle mangeait, il s’assit contre la barrique d’hydromel pour observer les cuisiniers à l’œuvre. Dès que l’un des assistants tranchait la tête d’un poulet, égorgeait un porc, une chèvre ou un mouton, il transférait l’énergie de l’animal mourant dans la ceinture de Beloth le Sage. Tâche sordide s’il en était. Lorsqu’il se projetait en elles, la panique, la confusion et la souffrance des bêtes encore conscientes l’assaillaient. Son cœur battait à se rompre, la sueur perlait à son front, il brûlait de guérir ces misérables créatures. Elles étaient, hélas, condamnées à mourir pour nourrir les Vardens, il le savait. De plus, au cours des dernières batailles, il avait épuisé ses réserves et tenait à les reconstituer avant de se mettre en route pour un long voyage hasardeux. Si Nasuada lui avait accordé une semaine de plus au camp, il aurait pu stocker l’énergie de son propre corps dans les diamants et récupérer avant de courir jusqu’à Farthen Dûr. Les quelques heures dont il disposait ne lui en donnaient pas le temps. En supposant même qu’il reste étendu sur son lit à transférer le feu vital de ses membres dans les joyaux, il n’y aurait pas emmagasiné autant de force qu’il le faisait maintenant grâce à cette multitude d’animaux.
Les diamants de la ceinture de Beloth le Sage semblaient capables d’absorber une quantité d’énergie illimitée. Il s’arrêta donc lorsque l’idée de subir l’agonie d’un être de plus lui devint insoutenable. Tremblant et trempé de sueur, il se pencha en avant, se mit à quatre pattes, fixa le sol et lutta contre la nausée. Des souvenirs venus d’ailleurs s’immiscèrent dans ses pensées – souvenirs de Saphira s’élevant au-dessus du lac Leona avec lui sur son dos, de leur plongeon dans l’eau claire et fraîche, d’une nuée de bulles filant sous leur nez, de leur joie à voler, nager et jouer ensemble.
Sa respiration s’apaisa, il releva les yeux, la vit près des vestiges de sa proie, mâchant le crâne de la vache. Il lui sourit, lui transmit sa gratitude et dit : « Je suis prêt, en route. »
« Prélève des forces sur moi, tu en auras peut-être besoin », répondit-elle en avalant.
« Non. »
« Inutile de refuser, j’insiste. »
« Moi aussi, j’insiste. C’est non. Je ne t’abandonnerai pas ici en état de faiblesse et inapte au combat. Et si Thorn et Murtagh attaquaient aujourd’hui ? Nous devons être prêts à nous battre à tout moment. Tu seras plus en danger que moi, puisque Galbatorix et tout l’Empire croiront que nous sommes toujours ensemble. »
« Il n’empêche que tu seras seul dans la nature avec un Kull. »
« Comme toi, j’ai l’habitude de la nature. Être loin de toute civilisation ne m’effraie pas. Quant au Kull, je ne sais pas si je suis capable de l’emporter sur lui à la lutte, mais je suis protégé par des sorts contre toute traîtrise… J’ai assez d’énergie, Saphira. Inutile que tu m’en donnes davantage. »
Elle l’observa un moment, réfléchit à ses paroles, puis elle souleva une patte et entreprit d’en nettoyer le sang de sa langue :
« Très bien. Je me garderai alors… pour moi-même. »
Les coins de ses lèvres se retroussèrent en une expression amusée. Abaissant sa patte, elle dit encore :
« Aurais-tu la bonté d’approcher cette barrique ? »
Il se releva et obéit. D’une griffe, elle perça deux trous dans le couvercle ; une douce odeur de pomme et de miel se répandit dans l’air. Arquant le cou, elle saisit le tonneau entre ses puissantes mâchoires, le souleva et, rejetant la tête en arrière, en avala le contenu avant de laisser tomber la barrique vide, qui se brisa. L’un des cercles de métal roula sur une dizaine de pieds. La lèvre supérieure de Saphira se retroussa ; elle s’ébroua et éternua soudain, si violemment que son nez heurta le sol dans une gerbe de flammèches.
Avec un cri de surprise, Eragon s’écarta en tapotant l’ourlet fumant de sa tunique. Sa joue gauche le brûlait.
« Fais un peu attention, Saphira ! » s’exclama-t-il.
« Oups. » Elle frotta son museau couvert de poussière contre sa patte. « C’est à cause de l’hydromel. Ça me chatouille. »
« Tu devrais pourtant le savoir », maugréa-t-il en grimpant sur son dos.
Après s’être de nouveau gratté le nez sur sa patte, Saphira prit son essor et ramena Eragon à sa tente en survolant le campement. Dès qu’il eut mis pied à terre, ils se regardèrent un moment en silence, laissant leurs émotions parler pour eux.
Saphira cligna des paupières. Ses yeux brillaient plus que de coutume.
« C’est une épreuve, déclara-t-elle enfin. Si nous en triomphons, nous en sortirons grandis en tant que dragon et Dragonnier. »
« Nous devons être capables d’agir seuls si nécessaire, faute de quoi nous serons désavantagés par rapport aux autres. »
« Certes – elle laboura le sol de ses griffes –, mais de le savoir n’allège en rien mon chagrin. »
Un frisson la parcourut de la tête à la queue :
« Que le vent gonfle tes ailes. Que le soleil soit toujours derrière toi. Fais bon voyage et reviens vite, petit homme. »
« Au revoir, Saphira. »
S’il restait plus longtemps avec elle, jamais il ne partirait. Il lui tourna le dos et rentra dans sa tente. Là, dans la pénombre, il rompit le lien qui les unissait, qui était devenu partie intégrante de son être. Bientôt, ils seraient trop loin l’un de l’autre pour que leurs esprits communiquent, et il n’avait aucun désir de prolonger ces pénibles adieux. Serrant la poignée de son fauchon, il chancela, comme pris de vertige. Déjà, une douleur sourde lui étreignait le cœur, il se sentait abandonné et minuscule sans la présence réconfortante des pensées de Saphira. « Je l’ai fait une fois, je peux le refaire », s’encouragea-t-il en redressant les épaules.
Il plongea sous son lit et récupéra la hotte qu’il avait fabriquée pendant son voyage à Helgrind. Dedans, il rangea le tube de bois sculpté enveloppé de tissu qui contenait le rouleau avec le poème qu’il avait composé pour l’Agaetí Sänghren et dont Oromis avait calligraphié une copie pour lui. Il y rangea le flacon de faelnirv enchanté et le petit coffret de nalgask en saponite, cadeaux d’Oromis eux aussi ; il y ajouta l’épais volume du Domia abr Wyrda que Jeod lui avait offert, sa pierre à aiguiser et son cuir ; puis, après maintes hésitations, il y ajouta les pièces de son armure. « Il m’en coûtera moins de la porter jusqu’à Farthen Dûr que de ne pas l’avoir au cas où j’en aurais besoin. » S’il emportait le rouleau et le livre encombrants, c’est qu’à tant voyager il avait appris que le meilleur moyen de ne pas perdre les objets auxquels il tenait était de ne pas s’en séparer.
Pour tout vêtement, il prit ses gants, qu’il tassa dans son casque, et sa lourde cape de laine pour le protéger du froid lorsqu’ils s’arrêteraient la nuit. Il fourra les autres dans les sacoches de selle de Saphira. « Si je suis vraiment membre du Dûrgrimst Ingeitum, ils me vêtiront dès mon arrivée à Bregan Hold. »
Il tira les cordons du sac, posa son arc et son carquois dessus et les attacha au cadre de la hotte. Il allait procéder de même pour le fauchon, et se ravisa : s’il se penchait de côté, l’épée risquait de glisser hors du fourreau. Il la ficela donc à l’arrière de son bagage, de manière que la poignée de l’arme repose contre son épaule droite, ce qui lui permettait de dégainer si les circonstances l’exigeaient.
Après avoir chargé la hotte sur son dos, il ouvrit son esprit, sentit l’énergie qui émanait de son corps et des douze diamants cachés dans la ceinture de Beloth le Sage. Puisant à cette source, il murmura un sort qu’il n’avait lancé qu’une seule fois : celui qui détournait les rayons de la lumière pour le rendre invisible. Une légère sensation de fatigue se répandit dans ses membres.
Lorsqu’il baissa les yeux, il voyait à travers son torse et ses jambes, qui s’étaient évanouis, il distinguait l’empreinte de ses bottes sur le sol ; l’expérience le déconcerta quelque peu. « Bon. Et maintenant passons à l’étape délicate. »
Il alla au fond de la tente, entailla la toile tendue avec son couteau de chasse et se glissa par la fente. Le poil lustré comme un chat bien nourri, Lupusänghren l’attendait dehors. Il inclina la tête dans sa direction et murmura :
— Tueur d’Ombre.
Puis il répara le tissu à l’aide d’une douzaine de mots en ancien langage.
Eragon se faufila dans l’allée entre les rangées de tentes. Rompu à la traque du gibier dans les bois, il avançait presque sans bruit. Dès que quelqu’un approchait, il s’écartait et s’immobilisait en espérant que personne ne remarquerait les traces de pas fantômes. Maudite sécheresse ! Ses bottes soulevaient de petits nuages de poussière malgré tous ses efforts pour poser les pieds le plus doucement possible. Il constata aussi, non sans surprise, que le fait d’être invisible nuisait à son sens de l’équilibre ; incapable de voir ses mains ou ses pieds, il évaluait mal les distances et se cognait contre les obstacles comme s’il avait bu trop de bière.
En dépit des difficultés, il atteignit la frontière du camp sans éveiller les soupçons. À l’abri d’un tonneau d’eau de pluie dont l’ombre cachait ses empreintes, il examina les fortifications, les remblais de terre et les fossés parsemés de pieux aux pointes acérées qui protégeaient le flanc est. Même invisible, il aurait eu beaucoup de mal à pénétrer dans le campement sans être repéré par l’une des nombreuses sentinelles qui en patrouillaient le périmètre. Mais ces défenses étaient conçues pour repousser les attaquants, non pour emprisonner les Vardens, de sorte qu’il lui serait plus facile de sortir.
Eragon attendit que les deux gardes les plus proches lui tournent le dos, puis il fonça. En quelques secondes, il avait franchi les cent pieds qui séparaient le tonneau des remparts et escaladait le remblai si vite qu’il lui sembla ricocher telle une pierre à la surface de l’eau. Parvenu en haut, il prit son élan et, bras tendus, bondit par-dessus les lignes de défense. Le temps de trois battements de cœur, il vola, furtif, et atterrit sur ses deux pieds. Le choc brutal se répercuta dans ses os. Il n’avait pas plus tôt retrouvé son aplomb qu’il se plaquait contre le sol et retenait sa respiration : l’une des sentinelles s’était arrêtée dans sa ronde. Ne remarquant rien d’anormal, elle reprit sa marche au bout d’un moment. Eragon laissa échapper son souffle en murmurant :
— Du deloi lunaea.
Et le sort effaça les traces de ses bottes sur le remblai.
Toujours invisible, il se releva et partit au petit trot, en s’efforçant de passer d’une touffe d’herbe à l’autre pour ne pas soulever de poussière. À mesure qu’il s’éloignait, il accéléra l’allure jusqu’à courir à la vitesse d’un cheval au galop.
Près d’une heure plus tard, il dévala la pente d’un étroit ravin creusé dans la prairie par les intempéries, au fond duquel coulait un filet d’eau bordé de joncs et de roseaux. Il poursuivit sa course dans le sens du courant, restant à proximité de l’eau pour ne pas laisser de traces de son passage, jusqu’à ce que le ruisseau se transforme en une mare. Là, sur la berge, un imposant Kull au torse nu était assis sur un rocher.
Lorsqu’Eragon sortit des joncs, le froissement des tiges et des feuilles alerta le Kull. Il tourna sa large tête cornue vers Eragon et renifla l’air. C’était Nar Garzhvog, le chef des Urgals qui s’étaient alliés aux Vardens.
— Toi ! s’exclama Eragon en redevenant visible.
— Je te salue, Épée de Feu, tonna Garzhvog.
Redressant son torse massif, le colosse se mit debout. Il dominait Eragon du haut de ses huit pieds et demi. Ses muscles saillants dansaient sous sa peau grise au soleil de midi.
— Salut à toi, Nar Garzhvog. Et tes béliers ? Qui les commandera si tu m’accompagnes ? s’enquit Eragon, perplexe.
— Mon frère de sang, Skgahgrezh. Ce n’est pas un Kull, mais il a de longues cornes et le cou puissant. C’est un bon chef de guerre.
— Je vois… Cela ne me dit pas pourquoi tu tenais à m’accompagner en personne.
Levant son menton carré, l’Urgal découvrit sa gorge :
— Parce que tu es Épée de Feu. Tu ne dois pas mourir. Sans toi, les Urgralgra – ceux que vous appelez Urgals – ne pourront se venger de Galbatorix, et notre race disparaîtra de cette terre. Je courrai donc à ton côté. Je suis le meilleur de nos guerriers. J’ai vaincu quarante-deux béliers en combat singulier.
Plutôt satisfait par la tournure des événements, Eragon opina du chef. Parmi tous les Urgals, c’est en Garzhvog qu’il avait le plus confiance. Il avait sondé la conscience du Kull avant la bataille des Plaines Brûlantes et découvert que, selon les critères de sa race, Garzhvog était droit et dévoué. « Tant qu’il ne lui prend pas fantaisie de me défier en combat singulier pour accroître sa gloire, il ne devrait pas y avoir de conflit entre nous. »
— Parfait, Nar Garzhvog, déclara-t-il en ajustant la lanière de sa hotte autour de sa taille. Courons ensemble, toi et moi. Jamais rien de tel ne s’est produit de toute notre histoire.
Garzhvog émit un rire sonore :
— Courons, Épée de Feu.
Ensemble, ils se tournèrent vers l’est, et, ensemble, ils s’élancèrent en direction des montagnes des Beors ; vif et léger, Eragon filait au côté de Garzhvog dont la course pesante faisait trembler la terre. Dans le ciel, de gros nuages d’orage s’amoncelaient sur l’horizon, prélude à des pluies torrentielles, et les faucons tournoyaient à la recherche de proies en lançant leurs appels mélancoliques.